Reportage

Enfants du Tchad
N'Djamena - Mai 2006

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Une semaine à N'Djaména


Pays oublié de l'Afrique, aux mains du Président Déby depuis 1990, les habitants du Tchad se meurent dans l'indifférence générale. Premières victimes : les enfants. Alors que les rebelles ont tenté, sans succès, un coup de force contre la capitale N'Djamena en avril dernier, coup de force qui se soldera par la mort de dizaines d'entre-eux, je décide d'effectuer un reportage sur les enfants des rues.

Grâce à des contacts pris depuis la France auprès d'associations caritatives comme Care et Morija, je parviens à obtenir le numéro de téléphone d'un pasteur, Domtinet Bolngar, qui accepte de me recevoir dans son orphelinat baptisé Fafed (Fondation d'amour pour la formation des enfants en détresse). Un orphelinat situé en périphérie de la ville et où le pasteur recueille les enfants des rues.
Avec son épouse, il fait un travail formidable, repérant les enfants (notamment au marché de N'Djaména) puis leur offrant une éducation grâce à des locaux construits par l'armée française.

Malgré les difficultés de la vie quotidienne et notamment pour nourrir ses 64 pensionnaires qu'il héberge, le pasteur a ses réseaux. Il reçoit de l'aide ponctuellement de l'Unicef, de l'ambassade des Etats-Unis, de la mission Coréenne au Tchad, de Médecins du Monde ou encore des militaires français...

Pas de viande tous les jours

Pourtant, même si les enfants mangent à leur faim, les repas ne sont pas des plus variés. La viande reste exceptionnelle au menu (pas plus d'une fois par semaine). Lors de l'une de mes visites à l'orphelinat, je propose au pasteur de payer le repas du lendemain... avec mes 20 euros, le riz ce jour là sera agrémenté de poulet. 20 euros et ce sont près de 80 enfants qui mangent de la viande ce mercredi !

Le pasteur m'explique le fonctionnement de l'orphelinat : certains enfants sont pensionnaires, d'autres sont externes, placés en famille d'accueil. Au total le pasteur Domtinet s'occupe de 212 enfants, filles et garçons. Ceux qui sont pensionnaires dorment dans la cour, sur des nattes. Le dortoir, construit par les militaires français en 2004, est de toute façon déjà trop petit et sur-chauffé alors que la température extérieure ne descend pas sous les 28°C la nuit.

Le pasteur et son épouse ont un nouveau projet d'orphelinat-école à Walia, non loin de N'Djaména, un nouveau lieu où il lui sera possible d'accueillir davantage d'enfants et de leur offrir là encore l'éducation indispensable à leur survie.

Si vous souhaitez aider le pasteur Domtinet, rendez-vous dans la rubrique "Aidez les enfants du Tchad".

Des rebelles aux portes de la ville

L'extrême pauvreté du pays n'a pas épargné la capitale. Partout des ordures dans les rues rappellent qu'aucun service de ramassage n'a été mis en place. Le Tchad manque de tout : d'infrastructures, de sécurité... seul l'approvisionnement en denrées alimentaires est à peu près assuré aux habitants de N'Djaména. Le président Idriss Déby sait bien que la faim pousserait la population à la révolte. Il en a fait un slogan de campagne électorale : "Avec Idriss Déby, l'auto suffisance alimentaire est assurée" peut-on lire en ville sur ses affiches.

Dans la capitale, les occidentaux se font très discrets. Beaucoup d'habitants reprochent aux soldats français stationnés au Tchad (opération Epervier) d'avoir aidé l'armée contre l'attaque rebelle du 13 avril 2006. Des colonnes de mercenaires avaient alors traversé le pays depuis le Soudan pour arriver aux portes de N'Djamena. Leur objectif ? Faire tomber Idriss Déby avant les élections présidentielles du 3 mai. Mais l'avancée rebelle sera placée sous étroite surveillance et la France fournira des renseignements décisifs à l'armée fidèle à Idriss Déby. Les mercenaires ne parviendront jamais jusqu'au palais présidentiel.

Je décide de me rendre dans les faubourgs de la ville où les combats ont été les plus violents. Des habitants se souviennent que les rebelles étaient jeunes, un peu fatigués et surtout complètement perdus. "Ils cherchaient le palais", m'explique-t-on. Les habitants leur ont alors indiqué la route du "Palais des Congrès" situé en périphérie. Cette méprise leur sera fatale. Au petit matin du 13 avril, l'armée régulière mettra très vite fin à l'attaque. Les combats feront plusieurs dizaines de morts. Sous couvert de l'anonymat, un agent de la mairie tient à m'expliquer que "les rebelles se sont trompés de palais. A N'Djaména, le palais, c'est le palais des congrès, pas la maison d'Idriss Déby" ! Incroyable Afrique. De loin, il me montre l'endroit où des fosses communes ont été creusées pour enterrer les cadavres.
Ce 13 avril 2006, la capitale a tremblé. La France avait placé ses soldats à chaque carrefour de la capitale dès le 12, prête à évacuer les ressortissants occidentaux... mais dès le début d'après-midi, chacun ici avait compris que les rebelles avaient échoué.

Idriss Déby paradera dès le lendemain, place de la Libération, devant des mercenaires prisonniers et les armes saisies dont des 4x4 flambant neufs dont on ne connaît toujours pas la provenance.

Visite aux enfants emprisonnés

Impossible de rencontrer ces jeunes prisonniers-mercenaires, regroupés dans une caserne de la ville. Le pasteur Domtinet parviendra cependant à me faire rentrer dans la maison d'arrêt de N'Djamena où il visite chaque semaine le quartier des mineurs. Je l'accompagne, munie de mon autorisation du directeur de la prison. Pas question de prendre des photos à l'intérieur. Les gardiens sont surpris de me voir, eux qui ne rentrent pas dans la prison. Ici, ce sont des détenus âgés d'une vingtaine d'années qui sont chargés de faire respecter un semblant d'ordre. Muni de gourdins, ils n'hésitent pas à frapper ceux qui seraient tenter de voler ou d'agresser d'autres prisonniers.

Les enfants incarcérés sont contents de voir le pasteur. Il leur explique ma présence, l'objet de mon reportage à N'Djamena. l'un d'entre-eux, qui n'a même pas 15 ans, réclame sa mère, tandis que d'autres sont souffrants : "ils auraient le palu", m'explique le pasteur. Les gardes à l'entrée se sont servis dans les médicaments que je comptais donner aux enfants mais je réussis malgré tout à faire rentrer dans la prison quelques cachets et une boîte d'aspirine. Les mineurs se plaignent. Les gardiens leur ont pris la vieille télé donnée par l'Unicef, idem pour les nouvelles nattes... certains sont donc obligés de dormir à même le sol en terre battue.

Prise de risque

Il y a beaucoup d'enfants livrés à eux-même dans les rues de N'Djaména. Je cherche un guide pour m'amener dans des décharges où des enfants récupèrent ce qu'ils peuvent pour quelques centimes d'euro par jour. L'adjointe au maire chargée des affaires sociales me présente plusieurs assistantes qui travaillent dans ces quartiers. Mais les enfants sont difficiles à approcher. Ils se méfient des adultes, des blancs aussi. Et puis sortir l'appareil photo est à chaque fois une prise de risque. J'en fait la désagréable expérience le mercredi 10 mai 2006, au nord de la ville...
Accompagné d'une assistante sociale et d'un chef de carré, nous parvenons à trouver et à discuter avec un jeune garçon à la tâche sur un tas d'ordures. Le temps n'est pas beau. Il fait très chaud mais un nuage de sable a recouvert la ville. C'est le milieu de la journée. Cette poussière orangée s'infiltre partout. Malgré cette lumière étrange, je sors donc mon appareil afin de photographier celui dont je ne connais même pas le prénom. Je n'aurai le temps de prendre qu'une seule photographie. Déjà un attroupement s'est formé. "Hé le blanc, tu pars !" - "Tu ne prends pas de photos ici". D'autres jeunes accourent, une pierre est lancée. De cette expérience, il ne me restera qu'un seul cliché.

La journée d'un enfant des rues

Ils sont omniprésents dans la ville. Invisibles dans la foule des marchés. Ces enfants de la misère sont difficiles à approcher. Les assistantes sociales rencontrées avouent avoir des difficultés à les recenser, à les faire soigner et même à les nourrir. Seuls les plus débrouillards survivent : trocs, ventes de métaux, vols... leur histoire est insaisissable : enfants abandonnés, enfants maltraités, jeunes délinquants livrés à eux-mêmes... ils ne sont la priorité de personne. Ils semblent être là depuis toujours et pour toujours.
Aux aurores ils fouillent les innombrables tas d'ordures à travers la ville, aident parfois les commerçants des marchés à s'installer. Revendent leurs trouvailles contre quelques francs CFA, volent ici un fruit, là un peu de riz. Ils ne mendient pas ou peu. Le pays est trop pauvre. Ici, les gens n'ont rien, survivent. Personne ne peut se permettre le luxe de donner à un mendiant !
Vers 13h, ils se regroupent, déjeunent entre-eux, parfois non loin des bureaux des assistantes sociales, puis ils disparaissent à nouveau dans le vacarme de la ville. Ce jeudi 11 mai 2006, un ancien enfant des rues reconverti dans le tri des déchets et qui a réussi à créer une petite association me guide vers un terrain vague. Entre deux tas d'ordures et quelques arbres, trois morceaux de tissu et le choc : "c'est là qu'ils vivent" m'explique-t-il. Certains sont là, acceptent d'être pris en photo contre un repas. "Peut-être que tu pourra montrer tes photos aux Français" me glisse l'un d'entre-eux. Dans ses yeux : 16 années de misère. "Il est dans la rue depuis qu'il est petit" m'explique mon guide.

L'espoir ?

Qu'espérer dans cet enfer ? Ce que je vois me désespère au plus haut point. Je suis venu pour témoigner de cette misère dont l'occident ne veut pas s'occuper. Mais comment aider ces enfants ? Je rends visite à l'autre grand orphelinat de la ville. Il est l'oeuvre d'un Français. C'est l'orphelinat Béthanie, situé à l'extérieur de la ville, après l'aéroport et la base militaire française.
Là aussi beaucoup d'enfants, parfois très jeunes... certains ont été abandonnés devant les grilles de l'entrée. Message d'espoir, il est possible d'en adopter... Tous recoivent soins et éducation. Son fondateur, M. Burkhardt, est en voyage en France, toujours une occasion pour récolter des dons.

Avant de quitter le Tchad, je rencontre une dernière fois le pasteur Domtinet. Il me remet les grandes lignes de son projet de nouvel orphelinat-école à Walia. Un espoir de plus pour ces enfants qui vivent dans les rues de N'Djaména...

Yoann ROBIC


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